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Françoise Mouyenga: «On ne soigne pas le terrorisme d'un coup de bistouri»

Écrit par  Jean-René Meva’a Amougou

Enseignante au du Centre de recherche et d'études de politique et de stratégie ( CREPS ) de l’université de Yaoundé 2-Soa, la Camerounaise, spécialiste des questions de défense, explique la résurgence de Boko Haram dans les pays riverains du Lac Tchad.

En un mois, on a assisté à une vague d’attentats kamikazes dans la région de l’Extrême-nord du Cameroun et dans d’autres pays limitrophes à cette zone. Qu’est ce qui explique cela selon vous ?

Le constat a montré que la période du ramadan est souvent jugée propice par les islamistes de Boko Haram pour commettre des attaques. Pour eux, c'est une occasion privilégiée de mourir pour aller droit au paradis. Ce que l’on remarque est une concentration d’attaques kamikazes que justifie peut être une forte présence de ces assassins qui doivent être en rupture logistique et sont obligés d’agir à travers des attaques d’une part, et, d’autre part, ces terroristes partent forcement de certaines habitations où la suspicion d’une grande complicité dans ces zones entre des habitants et des terroristes Boko Haram est réelle.

Par ailleurs, selon un schéma que l’on a déjà observé ailleurs, les réseaux de trafic d’armes, de mercenaires, de drogue, d’êtres humains et d’argent sale peuvent devenir des instruments de «renaissance» de cette secte barbare. Ce sont des réseaux profondément enfouis dans un système informel et opaque qui alimente «la nouvelle vie» de Boko Haram. C’est une chaîne dont l’origine se perd au loin et qui serait une image correcte de la relation entre l’action terroriste et ce qui a contribué à la faire naître. 

Il faut aussi mentionner que les combattants de Boko Haram, généralement des supplétifs, retournent à un état de dormance à un moment donné. Cachant leurs armes, ils regagnent bourgs et villages, réintégrant leurs communautés respectives protectrices, ils redeviennent dès lors des gens ordinaires et inoffensifs. Ceux-là redeviennent dangereux à tout moment.

On peut aussi associer les conditions économiques et climatiques favorables à la circulation des personnes et des armes de toutes natures. Vous savez que certaines frontières ont été réouvertes récemment et cela n’est pas à négliger. 

De ce point de vue, le retour de Boko Haram tient à divers facteurs: une mosaïque incohérente de zones contrôlées par des combattants, chacun imposant chez lui sa loi par la force; le réservoir sous-régional d’armes lourdes et de mercenaires djihadistes, où chacun peut se servir librement, et tenter d’implanter militairement des Etats salafistes un peu partout.

 

Mais le plus inquiétant réside dans la concrétisation effective des attentats. Faut-il dès lors conclure que c’est tout ce que vous venez d’évoquer qui favorise cela?

Une guerre anti-terroriste ne se mène pas d'un claquement de doigts. C'est comme un cancer, avec des métastases, on ne soigne pas le terrorisme d'un coup de bistouri. C’est une guerre qui se mène sur un front double. C’est-à-dire que pendant que l’attention est tournée vers l’ennemi, il faut également veiller sur le moral des troupes.  La réapparition, si on peut l’appeler ainsi, met en lumière des conditions structurelles propres, qui se concrétisent dans un sentiment de frustration ou autre. Elle demande aussi des motifs précis et appropriés de révolte, avec des sujets ou des événements conduisant à transformer l’insatisfaction en laisser-aller. 

 

Vous semblez évoquer là le problème de la discipline parmi les soldats. Ces derniers laisseraient-ils faire ?

Ce qui se passe à l’extérieur est certes important; néanmoins, l’indiscipline observée parmi les hommes au front a un impact dévastateur à l’intérieur. Ce n’est pas étonnant que les attentats kamikazes prospèrent comme rempart de Boko Haram là où on croit avoir suffisamment sécurisé la zone. Cela n’amène qu’à une contraction supplémentaire sur le champ de guerre, qu’à des oppositions de plus en plus violentes où chacun se focalise sur les conséquences et non plus sur les causes.

Vous savez, dans la guerre contre Boko Haram, nous vivons un phénomène terrible sans en prendre tout à fait conscience. Comme la grenouille plongée dans l’eau froide, portée progressivement à ébullition, la hiérarchie militaire ne se rend pas compte de la menace qui pèse sur la cohésion des troupes. Le risque d’une rupture profonde grandit de jour en jour. Pour saisir toute la genèse, toute la nature du processus en cours, les chefs militaires doivent prendre un recul supplémentaire. Toutes ces «fièvres» notées ces derniers temps sont bien les symptômes multiples d’un malaise global et profond qui affecte durablement et simultanément l’essentiel des troupes et remet en cause les fondements de la discipline. Et ce n’est pas l’un des moindres paradoxes de la croisade contre Boko Haram que d’avoir réussi à enclencher une dynamique à fronts renversés.  C’est pourquoi, annoncés comme moribonds, les membres de cette secte font leur retour remarqué sur la scène sahélienne. Cette question est affaire de conjecture, d'évaluation et d'intuition, car nul ne sait de quoi demain sera fait.

 

Certains parlent aussi de la différenciation des cultures militaires. Quel est votre avis là-dessus ?

La différenciation des cultures militaires entre les forces de la FMM n’est pas à négliger. Dans certains cas, on a fait état du refus, par certains contingents, de «stratégiser» les opérations. Je pense que les outils mis en place par la communauté internationale pour fixer la sécurité dans la zone de conflit ont été insuffisants ou trop longs à se concrétiser, car elles manquent, à mon avis, d'épaisseur stratégique. 

D’autres problématiques émergent du procédé de dispersion. Il dilue les responsabilités et les opportunités tactiques si les réseaux ne sont pas construits dans une logique hiérarchisée à partir d’une discipline d’emploi au niveau des États-majors et des unités.

 

Le coût de cette guerre ne pousse-t-il pas à cette situation que vous décriez ?

Former un soldat est difficile, surtout quand on le paie 200 chèrement par mois et que l'analphabétisme est aussi répandu. Mais on peut le former en deux-trois mois, alors que former un capitaine prend 3-4 ans et un général toute une vie. Vous le savez, plusieurs soldats sont morts. Chaque pays du Lac Tchad a dû remplir au moins un corbillard et c’est coûteux.

Voyez-vous, créée depuis 2015, la FMM n’est entrée véritablement en action qu’à partir de février 2016 où les premières opérations d’envergure ont été menées pour lutter contre Boko Haram. On peut en citer au moins quatre : celle du 11 au 14 février 2016 dans la ville nigériane de Ngoshe ; l’attaque du 24 février dans la ville de Kumshe au Nigeria près de la frontière camerounaise considérée comme une base arrière de Boko Haram ; celle du 16 mars 2016 dans les localités camerounaise et nigériane de Djibril et de Zamga ; et celle du 10 au 16 mars 2016 dans la forêt de Madawya au Nigéria. Par sa présence et ses actions, la FMM a contribué à une relative amélioration de la situation sécuritaire dans les localités autour du Lac Tchad. Mais en termes de bilan humain et financier, c’est lourd surtout que le manque de soutien financier de la FMM par l’Union africaine n’est pas à démontrer.


Au terme de 06 mois d’action dans l’Extrême-nord

Le CICR sonne la cote d’alerte

A en croire cet organisme international, la situation  au théâtre des opérations de la lutte contre Boko Haram nécessite un accroissement de moyens pour éviter la catastrophe humanitaire.

Au cours d’une conférence de presse tenue le 05 juillet 2017 à Yaoundé, Simon Brooks  a dressé le bilan de son action. «Entre janvier et juin 2017, au Cameroun, des centaines de personnes ont été contraintes de fuir leurs villages, en abandonnant leurs biens et vivent désormais dans des communautés d’accueil ou dans des sites spontanés. Cette situation entraîne des besoins humanitaires accrus tant pour les personnes déplacées que pour les communautés d’accueil, avec pour conséquence une augmentation du niveau d’insécurité alimentaire», a dit l’ancien chef de délégation du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) pour l’Afrique centrale (il a été remplacé par Markus Brudermann, NDLR). 

Dans le détail, il a fait état de 4 500  ménages soit 27 000 personnes qui vivent dans l’extrême précarité alimentaire dans les arrondissements de Makary, Mora et Fotokol. Le désastre n’épargne pas 450 000 bovins et petits ruminants. 51 100 personnes manquent d’eau potable.

Sur le plan sanitaire, Simon Brooks  a dit que ses équipes et lui-même ont remarqué une résurgence des maladies infectieuses sur plusieurs kilomètres carrés, partant du Lac Tchad vers la partie sud de la région de l’Extrême-nord.  Sur cet espace géographique, le CICR évalue à 10 781 le nombre de consultations effectuées. 

Dans les prisons de Kousséri, Maroua et Garoua, 4 500  détenus (dont plusieurs présumés Boko Haram) exigent au moins deux kilogrammes de ration et 690 000 litres d’eau tous les jours ; en plus de la prise en charge médicale quotidienne dont bénéficient au moins 1 600  personnes privées de liberté.   

«Ce chiffre est juste indicatif pour dessiner une situation qui s’aggrave chaque jour ; si rien n’est fait on vivra l’une des catastrophes humanitaires les plus graves de ce siècle», a souligné Simon Brooks.

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