INTEGRATION

Vous êtes ici : Accueil Panorama Manœuvres: La France veut lâcher le Franc CFA
Intgration.jpg Philpa.jpg Tous-unis-pour-le-Cameroun-650x91.jpg bandeau.jpg visuel fotrac.jpg

Manœuvres: La France veut lâcher le Franc CFA

Écrit par  Nti Dieudonné ESSOMBA

Décryptage de la stratégie mise en place par l’Hexagone pour se débarrasser d’un « fardeau » qui deviendrait de plus en plus encombrant.

 Le franc CFA et son compte d’opérations: vérités, illusions et manipulations

On ne peut mener des révolutions ou développer le pays dans l’ignorance et la méconnaissance complète des lois de la nature. On ne domine la nature qu’en lui obéissant et pour le faire, il faut bien la connaître. Le problème posé par le CFA dont les virulentes dénonciations ont pris une ampleur inédite ces derniers temps démontre à suffisance cette réalité : l’ignorance et la manipulation peuvent dévoyer n’importe quel thème, à partir du moment où l’émotion prend le pas sur le bon sens et la science.

Le CFA a toujours été dénoncé, bien avant l’indépendance. On connaît la sortie spectaculaire de Sékou Touré en 1958, mais aussi l’importante critique de Tchundjang Puemi qui a donné lieu à une petite descendance d’économistes qui soutiennent son combat. Mais si, jusque-là, on sentait un souci de donner une consistance scientifique dans les critiques, on ne peut plus en dire autant avec ces nouveaux « Economistes » fortement médiatiques qui se sont emparé de la problématique, drainant une faune bigarrée de partisans, à coups de discours populiste, sans nécessairement se rendre compte que ces actions dévalorisent et folklorisent la cause, empêchant une perception sereine du problème et une solution intelligente, utile et durable.

 

UNE APPROCHE FOLKLORIQUE DU COMPTE D’OPERATIONS

Si nous sommes tous d’accord que le sigle CFA traduit un prolongement de l’ordre colonial, le Cameroun n’aurait cependant pas à s’en faire du nom Franc de sa monnaie, car il est très commun que les monnaies nationales portent le nom d’une devise de référence à laquelle on accole le nom du pays : livre égyptienne, dollar canadien, Franc congolais, Franc rwandais, Franc djiboutien, etc.

Le plus important est la confusion qui s’est créée et qui s’entretient sur le concept du «compte d’opération» qu’il faut bien expliquer pour dissiper les malentendus qui brouillent toute l’analyse et la conduisent dans tous les sens.

Pour bien comprendre ce concept, supposons que nous soyons au Ghana qui a sa monnaie, le cédi. Quand un paysan ghanéen vend le cacao en dollars, la Banque Centrale ghanéenne retient ce dollar, mais fabrique l’équivalent en cédi pour le remettre au paysan, car le dollar n’est pas utilisé au Ghana.

Maintenant, si le paysan ou même un autre Ghanéen veut acheter quelque chose aux USA, il va présenter les cédis fabriqués à la Banque Centrale du Ghana. Celle-ci va donc renvoyer les dollars initialement acquis en paiement aux USA. Immédiatement, elle doit détruire les cédis qui avaient été fabriqués en contrepartie du dollar puisque celui-ci n’existe plus.

Entre le moment où les dollars entrent dans la Banque Centrale ghanéenne à la suite d’une vente du cacao et le moment où ils rentrent aux USA à la suite d’une importation, ils restent dans la Banque Centrale ghanéenne et constitue ce qu’on appelle «réserves en devises».

Ces réserves peuvent représenter des montants considérables, et la Banque Centrale ghanéenne, qui reste après tout une banque, peut les utiliser pour spéculer, par exemple, en les plaçant au marché mondial et en gagnant quelques intérêts.

Quelle est la différence entre le CFA et le cédi ? Techniquement, c’est exactement la même chose, la seule différence étant que les réserves extérieures du Cameroun sont gérées par deux guichets spécialisés au lieu d’un seul : le premier guichet, formé par la BEAC, spécialisés pour les paiements liés aux organisations internationales, et le Trésor français, spécialisés dans les transactions privées.

Ce qu’on appelle compte d’opérations n’est en réalité que cette division du travail dans la gestion des réserves, cette cogestion des réserves en devises, qui n’a aucun impact du point de vue de la masse monétaire à l’intérieur de la zone CFA, ni des capacités d’importation.

On voit la première erreur dans la manipulation, suivant laquelle les sommes logées au Trésor français pourraient supposément être rapatriées pour servir au développement des pays. Pour répondre à cette préoccupation, il suffit de se demander si la Banque Centrale du Ghana peut faire autre chose que spéculer à court terme sur les réserves en devises. Cela n’est pas possible ! Car ces réserves ne sont que des contreparties des cédis émis et qui doivent être recyclés en dollar à la demande : celui qui apporte son cédi pour acheter un bien à l’extérieur doit être servi, car il n’est pas question qu’on lui dise que son argent n’a plus de pouvoir d’importation parce qu’on l’a utilisé à d’autres fins. 

Les sommes gérées par la France ne sont donc pas un dépôt qu’on pourrait recycler en investissements : c’est la contrepartie des CFA émis, une simple provision qui n’attend que les CFA pour être immédiatement reconverti en dollar. La conséquence est immédiate : le rapatriement des fonds gérés par la France n’aurait aucune incidence sur l’économie camerounaise ; tout au plus la Banque Centrale pourrait avoir davantage de fonds pour spéculer, et c’est tout.

Une autre erreur est le sens de cette gestion, bien vite assimilé à une extorsion de la moitié des ressources de nos pays. Prenons les années 1960 où la France gérait, non pas 50% seulement, mais tous les 100% de nos réserves. Est-ce pour autant cela signifie que la France s’emparait de toutes nos devises ? Autrement dit, que nous n’avions plus rien pour importer ? Non ! Pas tout débat, nous importions toujours et à concurrence de nos réserves ! 

 

UNE ERREUR DE PERCEPTION SUR LES GAINS DE LA FRANCE

Examinons maintenant les contreparties de la France pour la gestion de ces 50% des devises. Suivant la raison officielle, ces réserves constituent une garantie pour la convertibilité internationale du CFA, en réalité son identité avec l’Euro dans la Zone. Le gain le plus évident de la France est la possibilité de spéculer avec les réserves mises à sa disposition, ou plus simplement de les utiliser à son propre profit. Et elle ne s’est pas privée de le faire : jusqu’aux années 1980, la Zone CFA a toujours été globalement excédentaire et la France en a largement profité. Par exemple, lorsque, dans les années 1970, sous Giscard d’Estaing, elle accumule des retards considérables sur le plan industriel, ces fonds lui seront d’une grande utilité pour relancer son plan de développement industriel. 

Toutefois, ces montants sont ridiculement dérisoires. Le CFA ne représente qu’une fraction très minuscule de la masse monétaire française, n’ayant jamais dépassé 2% de cette masse. Pour bien comprendre l’intérêt de la France dans le CFA, il faut plutôt se placer du point de vue des rêves de grande puissance mondiale qu’elle avait au moment om elle créait cette monnaie. A travers le contrôle des devises de ses anciennes colonies, son but n’était pas se les approprier (c’est d’ailleurs trop dérisoire), mais simplement parce que ce contrôle jouait un rôle fonctionnel de maîtrise de son empire colonial. A cette époque, la France était pratiquement le seul partenaire de ses anciennes colonies (plus de 90% des échanges extérieurs) et les utilisait comme une source d'approvisionnement pour les matières premières dont la vocation était de développer ses longues filières de production. En effet, lorsque la France achetait le cacao, le pétrole ou le bois, son industrie nationale allait multiplier cette valeur par 10, 50 ou 100 de ce qu’elle avait pris. Le contrôle de l’espace francophone lui donnait un accès facile sur ces ressources stratégiques, où elle n’avait pas à se battre, et c’est cela qui la maintenaient au rang de puissance.

Corrélativement, elle utilisait l’Afrique comme un marché captif pour ses industries stratégiques. Même si l’Afrique n’était pas un très important débouché, elle lui fournissait cependant un puissant levier pour renforcer sa compétitivité. Une entreprise française pouvait donc survivre, avec une compétitivité moindre, mais en comptant sur le marché de l’Afrique qui lui assurait un bon matelas en termes de débouché protégé. Un peu comme une boulangerie qui partirait déjà avec un marché réservé de 20%, avant d’aller à la compétition avec d’autres qui n’ont pas ce marché. 

L’intérêt de la France était donc essentiellement macroéconomique et stratégique, et non dans une prétendue extorsion des fonds, totalement dérisoires pour un pays de ce niveau, ou une prétendue spéculation, plus dérisoire encore.

 

LA MANIPULATION, APRES LES OCCASIONS MANQUEES

Il y a eu dans l’histoire des pays Franc des occasions pertinentes de sortir du CFA. Et c’est à ce genre d’époque que le Pr TCHUNDJANG a écrit son livre. La position de TCHUNDJANG s’appuie sur la structure des systèmes productifs. Le Cameroun, à cette époque, a créé une industrie remarquable, produisant pratiquement tous les biens d’usage courant, en tout ou en partie : habits, ustensiles, jouets, réfrigérateurs, conserves, munitions, vélos, radios, bref l’essentiel des biens utilisés par les Camerounais de cette époque. Le Cameroun n’importait plus que les biens très évolués tels que les véhicules, dont il produisait mêmes quelques pièces détachées (carrosseries, pneus).

C’est à ce moment précis qu’il fallait sortir du CFA, car le système productif pouvait réagir de manière très favorable à une politique monétaire.

Malheureusement, cela n’a pas été compris.

L’engagement inverse de la France était que si la Zone n’arrivait plus à soutenir ses réserves, elle devait suppléer et soutenir les déficits à travers des emprunts, voire des subventions.  La France n’a pratiquement jamais utilisé cette clause inverse en faveur des pays africains. La seule fois où l’occasion s’est présentée de manière sérieuse était la crise sévère des années 1980-1990, lorsque les pays, incapables d’équilibrer leurs balances extérieures, ont été conduits par la France en laquelle ils avaient confiance à la dévaluation. Ce qui était la négation même des engagements qu’elle avait pris et dont elle avait bénéficié de la contrepartie. 

S’il y avait une occasion de sortir du CFA pour des raisons d’orgueil idéologique, cela en était une, mais cela n’a pas été fait.

Il faut noter qu’au moment où la France se débine traitreusement de ses engagements, elle s’imagine encore que les pays de la Zone CFA pourraient retrouver leur situation d’antan, à savoir reconstituer des réserves pour qu’elle en bénéficie comme auparavant. Car, suivant le mécanisme du compte d’opérations, le Franc CFA n’est intéressant pour la France que si la Zone dégage les excédents de réserves en devises qu’elle peut utiliser pour ses politiques ou pour spéculer. 

Mais avec le temps, elle se rend compte que cette époque est à jamais révolue : par leur configuration, les pays de la Zone CFA ne pourront plus jamais reconstituer des excédents des devises, ce qui fait poser sur sa tête l’hypothèque permanente de supporter le poids de ces déficits. De plus, le temps a passé et elle ne représente plus grand-chose dans les pays CFA. Sa place a été réduite comme une peau de chagrin, au point où elle ne représente plus que 20% de ces échanges et ce taux baisse chaque jour. Elle n’a plus ni les moyens politiques, ni les moyens économiques, ni les moyens diplomatiques d’instrumentaliser les colonies qui ont perdu leur intérêt comme enjeu stratégique pour son développement. Elle prend acte qu’elle ne peut plus être une grande puissance et se débat maintenant pour créer l’Europe, laquelle est d’ailleurs hostile aux engagements du type CFA. Et enfin, sa situation intérieure qui ne lui permet plus de soutenir les déficits des pays CFA. 

Dans ces conditions, aucun Economiste français ne peut soutenir le CFA, notamment lorsqu’il se présente sous une forme aussi dégradée que la version CEMAC.

Mais la même France garde encore quelques intérêts, et surtout, elle tient à garder son image de puissance.  Ce n’est donc pas elle qui va abandonner le CFA pour montrer ouvertement qu’elle est dépassée, mais elle va y pousser les pays.

 

Voilà la conclusion à laquelle aboutissent les stratèges français.

Ecartelée entre d’une part, la nostalgie de son empire colonial, et de l’autre, l’incapacité de supporter les contraintes y relatives, la France va alors élaborer une stratégie diabolique : susciter de manière habile et sophistiqué un mouvement qui va conduire les Africains à dénoncer le CFA, afin qu’ils l’en débarrassent le moment venu, au nom d’un nationalisme africain qui lui donnera bonne conscience.

Et il suffit d’observer le mouvement pour voir la ruse méphistophélique qui se dessine : l’ancien Ministre Kakou Napoupko, qui incarne l’opposition au CFA fait quoi maintenant? C’est un grand expert de la Francophonie, où il occupe un poste d’économiste permanent, disposant d’importantes ressources pour véhiculer son message !

Tiens ! Tiens ! Dans les mêmes circonstances, Tchundjang Puemi fut assassiné ! Comment comprendre que la France puisse placer un pourfendeur international de ses intérêts à des postes stratégiques, avec des moyens de médiatisation conséquents ? Autrement dit, la Francophonie qui est un instrument de domination de la France utilise ses fonds pour encourager la sortie du CFA !

Et en France, que se passe-t-il ?  Une violente levée de boucliers contre le CFA, comme s’ils agissaient sur la base d’un signal mystérieux ! Le vieux consensus sur la politique de soumission de l’Afrique et le maintien du CFA explose soudainement! Des arguments venant de part et d’autres, tous plus puissants, et pire, souvent financés par les fonds publics français ! Tous les médias, les plus attachés à la grandeur de la France sont mis à contribution, pour amplifier la voix des pourfendeurs du CFA !

Bien plus, l’heure n’est plus à l’assassinat des dirigeants qui ont tenté de combattre le CFA: ceux qui le dénoncent aujourd’hui comme Idris Déby sont très courus, par ces nouveaux amoureux de l’Afrique…

 

Mais les anti-CFA raisonnent exactement comme si le monde avait été figé en 1960. Ils ne semblent même pas prendre conscience de l’ennemi qu’ils prétendent combattre, à qui ils ont réellement affaire : la France, si rusée et si implacable, surtout quand ses intérêts vitaux de la France sont engagés. Quelle naïveté que de croire que cette France est devenue su douce, si africaniste qu’elle peut encourager l’Afrique contre ses propres intérêts ? N’avons-nous pas assez d’intelligence pour voir le diable derrière la toge d’un évêque ? A maintes reprises, j’ai mis en évidence les graves limites du CFA, mais cela n’a rien à voir avec l’instrumentalisation dont certains sont victimes. La France a pris acte que les pays africains ne peuvent plus dégager des excédents en devises qu’elle utilisait pour son industrialisation, et elle n’a plus du tout envie de supporter le risque d’être requise pour prendre en charge les déficits de ces pays.

Il s’agit donc de se débarrasser du CFA, avec intelligence, en utilisant la naïveté du Nègre. 

Voilà la vérité ! Ceux qui pourfendent le CFA croient mener un combat ; en réalité, ils sont instrumentalisés !

 

Nti Dieudonné ESSOMBA

 

Président de l’Ecole Africaine de l’Economie Contemporaine

 

Lu 104 fois

Laissez un commentaire

Assurez-vous d'indiquer les informations obligatoires (*).
Le code HTML n'est pas autorisé.

-01.jpg -02.jpg -03.jpg -04.jpg -05.jpg -06.jpg -07.jpg -08.jpg -09.jpg -10.jpg -11.jpg -12.jpg Deutsche_Welle_Logo.jpg FB_IMG-664x469.jpg Insert-Eneo-Recrute-664x469.jpg Pub p12-664x469.jpg Tous-unis-pour-le-Cameroun-664x469.jpg insert-Araucaria-2016-664x469.jpg

Nous contacter

    • Journal Intégration

    • Adresse :

      Quartier Nkomkana, Immeuble Diane

      (face station service Total)

    • BP : 33 266 Yaoundé-Cameroun

    • Tél : +237 676 203 709

              +237 699 931 042

              +237 243 296 303

    • Email : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

                  Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

                  Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Vous êtes ici : Home Panorama Manœuvres: La France veut lâcher le Franc CFA