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Boko Haram: la guerre lâche contre les comités de vigilance

Écrit par  Jean-René Meva’a Amougou, envoyé spécial dans l’Extrême-nord du Cameroun
Les rescapés d’un comité de vigilance après une attaque punitive de Boko Haram Les rescapés d’un comité de vigilance après une attaque punitive de Boko Haram

Chaque jour, les membres des comités de vigilance sont  partout traqués par des terroristes ivres de revanche.

«Boko Haram a-t-il peur de la vie ou de la mort ?» Agrippant son nourrisson, Habiba Kaliama prononce difficilement la phrase. Dans un concert de pleurs qui ne s’arrête pas, l’image de Zouelva Bakary, son époux, froidement abattu par des inconnus aux premières heures de la matinée ce 13 avril 2016, flotte anxieusement sur le visage de la jeune femme. Dans la modeste demeure du couple, presque tous les habitants de Tolkomari (près de Kolofata, région de l’Extrême-Nord) sont figés dans une posture identique, les yeux baissés. «On est hors du temps, de la vie, de tout !», murmure Kaldouna Adji, le chef du village. Au même instant dans la cour, Zouelva Mindjidin, le cadet du défunt, se tord de douleur. Lors de l’attaque qui a emporté son frère, il a reçu des coups de poignard à la hauteur des doigts et du cubitus gauche. Il raconte une fable de larmes et de sang aux éléments du Bataillon d’intervention rapide (Bir), invités sur les lieux par le drame: «Vers  02 heures ce matin, des hommes géants affublées d’étranges bandeaux noirs et engoncés dans des tenues bariolées, le torse bardé de grigris et de fusils comme des clowns macabres, ont forcé la porte et ont tiré trois fois sur Bakary». Paniquées par la tragédie, quelques vieilles femmes implorent les soldats de rester sur place pour la sécurité du village. Au pied d’une montagne environnante, une foule progresse avec prudence au milieu d’une végétation terrorisée par une impitoyable saison sèche. «C’est pour y creuser une tombe  pour Zouelva Bakary et ponctuer ainsi dans la pure tradition musulmane  les 47 années de vie de ce vaillant membre de notre comité de vigilance», indique l’imam de Tolkomari qui évoque l’assassinat de Blama Madi, survenu le 04 avril 2016 dans des circonstances similaires… dans la même localité. Jouant sans cesse des allers et retours entre ce triste épisode et le cas de ce matin, le prélat conclut: «C’est des règlements de compte. Actuellement, Kolofata et tous les villages voisins baignent dans une atmosphère angoissante des tueries ciblées.  Partout où il a été démantelé, Boko Haram vise les membres des comités de vigilance». 

Voyage

Ainsi, sillonner le département du Mayo-Sava prend progressivement l'allure d'un périple au pays des massacres à huis clos. «C’est une nouvelle tactique déployée par les terroristes depuis qu’ils sont harcelés par notre armée et les populations civiles», confie  le capitaine Emile Engozo’o du Bir. Le militaire souligne que toute incursion dans les zones qui se déploient le long de la frontière avec le Nigéria révèle une guerre invisible, mais qui se mesure au premier coup d’œil. A Larlé, sur la route de Limani par exemple, on croise très vite un village calciné. La scène donne à voir ce qui vient après le passage des Boko Haram: le village de tentes où les survivants se regroupent, la vie qui devrait revenir, mais qui n’y parvient pas malgré le gros travail des soldats de la Force multinationale. Ici, tout est cassé, diffracté en éclats de temps et échantillons de récits, avalé dans un tourbillon et restitué dans une embrasure d’images macabres. Seules les silhouettes calcinées des arbres se découpent sur le bleu intense du ciel. La chronique locale fait état de 05 membres du comité de vigilance tués dans leurs domiciles. A Galkara, quelques kilomètres plus loin, les assassinats de 03 «vigiles» restent vivaces par-dessus les gestes et les mots des habitants. Ces mots, ce sont ceux des êtres qui ont tout perdu. «Nous avons vu la mort en face ; nous avons été épargnées et c’est un miracle divin», murmure une vieille dame en servant une petite assiette de fruits confits au militaires. Ici, le vide laissé par les morts résonne comme un bruit fantôme. A côté d’une paillote incendiée, un ruisseau de sang coagulé offre la monstrueuse vision de la scène du 10 avril 2016. Vers 03 heures du matin, apprend-on, les terroristes sont venus  abattre Moussa Djida, 39 ans. Le feu a même léché les murs du domicile du muezzin, contraignant ce dernier et sa famille à fuir les lieux. Dans la foulée de la catastrophe, un autre membre du comité de vigilance a été enlevé. A Mogodé, depuis la nuit de 27 au 28 mars 2016, une petite fille de onze ans, terrifiée par ce qu’elle a vécu,  ne veut, ni ne peut, dire à sa petite sœur la vérité: son père et sa mère ont été égorgés par Boko Haram. Non loin, à Emalji (à 10 kilomètres du Nigéria), les voix paniquées répètent les mêmes scènes: celles des tueries des membres du comité de vigilance. Il suffit de se rendre chez le «lawan» (chef traditionnel) pour mesurer l’impact de la barbarie des jihadistes. Un silence de mort pèse sur les habitations détruites, pillées et désertées. Les agresseurs n’ont épargné ni le petit Hamidou au visage d’ange, 7 ans, ni ce bébé de six mois, tous deux frappés à coups de poignards. Seuls un ânon et une dinde, abandonnés, errent dans la cour. Difficile d'imaginer Emalji comme le village animé qu'il était auparavant, où les commerçants affluaient pour vendre du bétail, des articles de cuir ou des produits frais. Sur la même route, se trouve le village de Matfay, avec son carrefour stratégique qui verrouille l’accès vers Kolofata. Les militaires du Bir sont postés devant un barrage qui jouxte un poste de douane déglingué. Un officier renseigne que peu avant leur établissement ici, un homme a été tué par des inconnus il y a trois semaines. Coincés par le feu jeté sur leur case, peu après, sa femme et ses quatre enfants en sont sortis carbonisés. 

 

«Caméléon»

«Boko Haram change chaque jour. Ils savent que nous les tenons sur ces assassinats. En réalité, il y a des gens qui se revendiquent de la secte et il y  a d’autres qui en profitent simplement pour pouvoir piller et tuer. Ces derniers temps,  ils ont opté pour autre chose, parfois avec la complicité des voisins, des fils des villages éparpillés sur les 412 km de frontières,  de Saguir dans le lac Tchad au Mayo-Oulo qui servent en même temps de ligne de front». Sur ces propos, l’historien et criminologue camerounais le Pr Saïbou Issa parle du «piège». Le sous-lieutenant Igor Mveme raconte l’histoire toute fraîche de Danjoyuma, enlevé avec le concours de son neveu. Le gars était un grand pion du comité de vigilance de Tokolmari. Il sortait tranquillement de sa douche, quand son neveu l’interpelle: quelque chose brûle dans la case d’à côté. Danjoyuma y découvre avec stupeur un portrait de Abubakar Shekau (le gourou de Boko Haram) en flammes. Qui a mis le feu sur cette image dans sa modeste maison? Il n’a pas la réponse, mais sa vie se brise à jamais. Accusé à tort de «profanation d’une image sacrée», il est tombé, à 34 ans, dans le piège implacable tendu par son neveu, qui lorgnait ses biens et qui avait rejoint les rangs de la secte. «Nous sommes  stigmatisés comme alliés naturels des forces de défense par Boko Haram. Mais personne ne cède au démon. Ils nous espionnent tous les jours», dévoile Bournebé, un natif de Limani. Propos confirmés par  le capitaine Emile Engozo’o qui ajoute: «Comme dans d’autres localités près de la frontière, une  vingtaine de personnes ont été enlevées pour «blasphème». C’est une nouvelle trouvaille de ces barbares qui prétendent défendre l’Islam pur». Selon des informations que révèle le soldat, c’est une machine infernale qui s’abat sur les victimes. Le scénario est devenu un classique. Un SMS,  un «like» sur Facebook, une inimitié, tout est prétexte à abuser de cette «loi», devenue l’arme de prédilection des islamistes pour persécuter les populations et réduire au silence les comités de vigilance. Et qu’importe si les accusations sont absurdes ou fabriquées (visant parfois des enfants, des malades mentaux). Dernièrement à Kerawa, un membre du comité de vigilance et son épouse ont  été enlevés parce que «reconnus coupables d’avoir adressé à un combattant de Boko Haram un SMS insultant le prophète». Le couple, illettré, a été accusé d’avoir écrit le texto… en anglais, depuis un portable perdu des mois auparavant et dont la carte SIM n’a jamais été retrouvée.  A Tokolmari, le nombre d’affaires de «blasphème» contre l’islam (version Boko Haram) a aussi explosé, à en croire l’imam de la localité. De plus en plus souvent, les dénonciateurs piratent la carte SIM des accusés pour envoyer des propos blasphématoires et les incriminer. Pour mettre la main sur eux, les terroristes sont aidés par la nature. «A Kolofata, quand le soir tombe, des silhouettes suspectes rôdent près de la frontière,  à la recherche des blasphémateurs réels ou supposés et puis, l’avènement de la saison sèche et l’assèchement de l’El Beïd, par exemple, qui sert de frontière internationale le long de la ligne de front, rendent faciles les infiltrations en territoire camerounais car du coup, les voies d’accès se démultiplient», argumente le Pr Saïbou Issa. De l’avis des soldats camerounais, ces paramètres vont être contournés.  Avec son arme maculée de poussière en sautoir, le capitaine Emile Engozo’o use de l’humour militaire. «Cette nouvelle forme de barbarie, dit-il, teste la réactions de l’armée camerounaise, appuyée sur le théâtre de la guerre par la Force multinationale. Nous allons exterminer tout çà d’ici peu, jusqu’à la moindre vermine». 

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